UN HOMME EST VENU

Voici les premières pages du livre qui raconte l'histoire de Louis Antoine, le fondateur du mouvement spirituel né en Belgique au début du siècle et qui s'appelle ANTOINISME.
C'est une biographie à peine romancée, mais surtout le reflet d'une réalité tragique que je tenais à décrire. J'ai étudié les archives locales en détail avant d'écrire ainsi que les formidables documents de René Van Santbergen, un homme remarquable, très érudit, qui m'avait reçu chez lui et qui m'avait lui aussi déconseillé de traiter ce sujet ( qui était à l'époque un scénario). Il savait qu'en provoquant un malaise moral, ce livre n'avait aucune chance d'être publié par une maison d'édition, du moins en Belgique. et j'ai découvert que la réalité dépasse une fois de plus la fiction.
J'ai bien aimé le livre écrit par Robert Vivier , mais il ne tient pas compte du marasme économique ni des bourrasques sociales de l'époque. Ceci étant, j'ai bien aimé ce livre et sa poésie.
Je savais qu'en dénonçant le marasme et les injustices sociales, ainsi que les révoltes du monde ouvrier, le livre n'avait aucune chance. la conservatrice des archives liégeois m'avait d'ailleurs prévenu. Mais c'était plus fort que moi. Donc, j'ai raconté l'histoire de Louis Antoine évoluant en pleine bourrasque sociale avec les répercussions tragiques sur la population du bassin houiller liégeois au début de ce siècle, alors en pleine industrialisation, terrassés par les épreuves, les souffrances....
J'ai donc insisté sur le contexte qui est resté déterminant même à notre époque qui retombe une fois de plus dans la crise, en espérant qu'elle n'aboutisse pas à une guerre....de plus.
Voici les premières pages
— Qui sont ces lévites, papa ? Des Quakers ? Comme chez nous ?
— Non, des Antoinistes, fiston ! Je t'en avais parlé, l'Antoinisme est la seule religion qui a vu le jour au début du siècle en Belgique, à Jemeppe, à quelques km de Liège. Les habits noirs sont des vêtements sacerdotaux, ils réunissent dans un Temple, le lieu sacré.
— Je veux y aller !
— Bien sûr, c'est prévu, maman nous y attend déjà, tout le monde est bienvenu, mais n'oublie pas qu'on ne parle pas dans le Temple, on se recueille. Tu verras la photo du Père et de Mère !
— Oui, mais je voudrais les voir en vrai.
— Ils ont quitté de monde en 1912, fiston, mais tu sentiras leur présence dans le Temple.
— C'est encore loin ?
— On y sera dans une heure, mais laisse-moi te raconter leur histoire. Tout a commencé le jour où le Père, qui s'appelait Louis Antoine est revenu dans son pays natal avec une petite fortune…
INTRODUCTION
L'Europe de 1830 assiste au réveil des nationalités. Le pays qui vient de naître porte le nom que lui donna Jules César à l'époque des conquêtes : Belgique. Si le concept est mal défini, il n'est pourtant pas le fruit du hasard et sert plutôt d'alibi à des ambitions précises. À l'étranger, on reste sceptique sur l'avenir de ce territoire que l'on regarde plutôt comme une entreprise rentable à l'avenir incertain. En France, les paris sont ouverts sur la réussite du projet et surtout sur sa durée éventuelle. Durera ? Durera pas ? En attendant, les groupes qui se forment au sein de l'État naissant distribuent déjà les rôles, on se répartit les tâches en vue de se partager les futures parts du gâteau. Des oligarques établissent un programme d'exploitation digne d'enrichir les nations et tout est bon pour y parvenir le plus rapidement. Le sous-sol est riche. Il abrite un trésor, la houille. Il ne manque que des esclaves ouvriers pour l'extraire. Or, la main d'œuvre locale ne manque pas… Alors on structure, on organise. De nouvelles théories voient le jour. Les industries pullulent. Les banques prospèrent bien que les capitaux ne profitent qu'à une minorité, l'intelligentsia regroupant les pouvoirs et surtout les financiers. Il apparaît que les autorités politiques se fichent éperdument de la misère humaine. La Belgique qui ne pouvait se faire qu'avec l'accord des Nations qui la dominaient jadis est donc liée à la politique étrangère qui sous-entend de prendre les accords de principe pour plus de rentabilité, donc d'obtenir la reconnaissance politique, économique diplomatique. On affiche un drapeau, on chante un hymne, on crée une police, une armée, des routes, des lignes de chemin de fer, des voies fluviales, comme ils l'ont fait au Congo, mais la conscience nationale n'existe pas. Non seulement le peuple n'a pas bâti sa nation, mais il est demeuré passif, docile, soumis. L'appât du gain se dissimule à peine sous les symboles de liberté. Des décennies plus tard, la véritable unité du peuple ne sera toujours pas forgée. En réalité, l'union n'aura fait la force que d'une élite d'exploiteurs méprisants et détenant les rênes du pouvoir.
Qui sait regarder, écouter, perçoit le sentiment national selon l'endroit où l'on se trouve. L'intelligentsia a donc monté le pays comme on ficèle un dossier plan financier et le plan est censé rapporter gros et dépourvu de tout principe national. Des députés débarquent à la chambre avec un dossier intitulé : " La lutte contre la pauvreté"...L'état a même joué son rôle colonisateur avec d'autant plus de facilité que la population autochtone reste indifférente et c'est ce plan qu'ils répétèrent à l'étranger, en Afrique. Non seulement le public est dépassé par les événements, mais il ne se pose pas de question sur son identité. Les leaders exploitent autant les mines que les consciences cependant marquées par l'arrivée du gaz, l'électricité, les expositions, la mécanisation…..Mais aussi par les bourrasques sociales. Ceux qui condamnent lourdement celui qui donne des coups de pieds à un chien décorent en revanche le soldat qui tue un travailleur en révolte. Les enfants des milieux défavorisés descendent dans les mines ou triment dans la métallurgie douze heures d'affilée pour un salaire de 3 francs 60… 1 franc 50 par jour pour les femmes en surface et 1 franc 25 pour les enfants de 14 ans… Les familles vivent dans la cuisine et dorment parfois à même le sol dans une exiguïté extrême, cinq personnes se retrouvent souvent dans le même lit. Les hivers rigoureux transforment les chemins en de véritables bourbiers et les quartiers populeux en géhennes, le fleuve entre régulièrement en crue et les épidémies déciment les plus faibles… Mais d'autres événements bien plus redoutables vont se produire, donnant au développement de l'histoire l'allure d'une véritable descente aux enfers et cet enfer n'était autre que le bassin houiller liégeois.
Comme la main-d'œuvre ne manque pas, les directeurs en profitent pour refuser les ouvriers de plus de quarante ans et réduire les salaires…En découvrant ensuite qu'en travaillant moins, les ouvriers produisent autant, les patrons licencient facilement… Il y a des accidents, des machines explosent. La réalité dépasse en horreur tout ce que le cerveau de Zola pouvait concevoir en écrivant Germinal et ceci malgré plus de quatre cents pages d'archives. C'est dans ce marasme que Louis Antoine verra le jour le 7 juin 1846 à Mons, un petit village de Wallonie surplombant le bassin houiller à quelques km de Liège. Comme beaucoup d'enfants pauvres de l'époque, il sera mineur de fond à douze ans puis incorporé à l'armée lors de la guerre de 1870. Il blessera mortellement un homme lors des manœuvres. Cet événement le marquera profondément. De retour au pays trois ans plus tard, il épousera Catherine Colon. Ils partiront à l'étranger et reviendront au pays après avoir fait fortune. Passionnés de spiritisme en vogue à l'époque, ils fonderont un groupement qui prendra de l'expansion. Hélas, leur fils Martin mourra d'un accident en 1893 à l'âge de vingt ans. Terrassés par la peine et la douleur, ils se consacreront dès lors essentiellement aux âmes souffrantes et poursuivront leur quête spirituelle. Louis abandonnera les esprits et soignera les malades. Sa notoriété entraînera la jalousie des notables locaux qui s'acharneront à le démolir. Peu à peu, sa maison se transformera en temple ou des milliers de malades se rendront quotidiennement désertant les cabinets médicaux. Louis deviendra alors « le guérisseur » puis « Le Père ». Il écrira un ouvrage philosophique destiné aux adeptes généralement des gens simples et éprouvés, répondant ainsi à leurs questions, à leur attente. Il mourra le 25 juin 1912. On l'ensevelira dans la fosse commune du petit 10 cimetière non loin de sa maison des Quatre-bras conformément à son vœu. Son épouse devint la Mère. Elle assurera la pérennité en obtenant la personnification civile en 1922. Les temples se multiplieront ensuite dans le monde entier, surtout en Belgique et en France. Aujourd'hui, l'enseignement est toujours pratiqué et porte le nom d'Antoinisme.
Dépôt légal : 698 791 700/020202/ CL20 11 12
Au début de la guerre franco-prussienne, la débâcle dévastait Paris. Le contingent belge rassemblait des milliers d'appelés, 100 000 hommes mobilisables pour trois longues années de service. L'absence des fils était une épreuve terrible pour les familles d'ouvriers. Un salaire en moins en période de disette les enfonçait dans la misère. Ceux qui ne travaillaient pas mouraient de faim. Les troupes belges se préparaient à la guerre, mais l'armée mal organisée n'était qu'une ribambelle de pauvres... Le jour des conscrits, le tirage au sort désigna les nouvelles recrues d'une armée qui ne valait rien. Les équipements laissaient à désirer. Cependant, pour les durs à cuire habitués à tordre, à cisailler ou à marteler les tôles douze heures d'affilée, l'armée devenait une sorte d'échappatoire où l'on mangeait de la viande tous les jours et à satiété. De plus, il y avait des permissions. Les officiers savaient que la bataille de Waterloo avait été gagnée par des soldats marqués au fouet. Les têtes dures étaient les bienvenues. La caserne du IIIe Régiment de Ligne se trouvait près de Bruges, une ville flamande au nord du pays. Les pelotons rassemblés dans la grande cour portaient leur tenue de guerre, de longues capotes bleuâtres qui reluisaient comme des armures sous la pluie. Les shakos noirs dégoulinaient. Personne ne bronchait. Dès que la pluie cessa, les hommes échangèrent un sourire rassurant ignorant que la brume rendrait la marche encore plus exténuante. Les baïonnettes battaient contre les cuisses. Les bottines s'enfonçaient dans la boue. On marchait à l'aveuglette. … Les heures se traînaient… Le sous-officier qui remonta les rangs guettait la moindre défaillance. Lorsque le clairon sonna enfin l'arrêt, les hommes s'écroulèrent en soufflant comme des bêtes. Un officier hurla un nouvel ordre et le peloton défila devant des râteliers d'armes. Chaque soldat empoignait un fusil. L'arme révolutionnaire pour l'époque et qui se chargeait par la culasse était deux fois plus rapide que l'ancien modèle à chargement par le canon. Le premier chef aboya : En position sur deux rangs !
Tout devait se passer très vite. La guerre ne s'improvise pas… Même avec des cartouches à blanc. D'ailleurs, aucun grand spectacle ne s'improvise. Il faut répéter ! Ordre et méthode… Les fusils devaient dépasser la tête de ceux qui les précèdent. Rien n'échappait à la vigilance du premier chef qui corrigeait la position des armes. À l'autre bout de la prairie, un peloton figurant l'ennemi attendait les ordres. Le capitaine avait fière allure dans son uniforme, jambes écartées, mains posées sur les hanches. Une large bande rouge garnissait la couture de son pantalon bleu marine. La boucle de son ceinturon scintillait sous les premières lueurs du soleil. - En joue ! À peine les fusils alignés, une seule détonation se répercuta en échos dans la vallée. Une volute de fumée 13 14 s'éleva au-dessus du peloton. Des corbeaux s'envolèrent en désordre à l'orée d'un bois. Le capitaine s'approcha des rangs sans comprendre ce qui venait de se passer. Il n'avait pas donné d'ordre. Son regard de myope lançait des appels de détresse.
— Qui a tiré, demanda-t-il d'une voix décolorée.
La brume s'étant déplacée, la silhouette d'une estafette au galop émergea de la prairie. Sa monture se cabra en hennissant à hauteur de l'officier.
— Un mort dans nos rangs, mon capitaine ! La rumeur s'estompa. Les regards convergèrent vers le soldat qui venait de faire un pas en avant. Il était admirablement proportionné, puissant, avec un front large et un regard métallique. Le shako légèrement incliné dominait une large carrure. L'officier lui arracha le fusil des mains et l'examina sous tous ses angles.
Au moment de refermer la culasse, le coup partit tout seul.
— D'où vient cette balle de guerre ? Le sous-chef demeurait bouche bée.
— Mettez cet homme aux arrêts, grogna l'officier d'un air dédaigneux, et qu'on examine son fusil. Je veux un rapport complet et détaillé ! Dans le fond de la prairie, une petite escorte évacuait la dépouille vers un fourgon attelé. Les rapports déclarèrent un accident lors d'une ronde de garde. Une sentinelle qui tire après la troisième sommation ne fait que son devoir…Le problème des balles de guerre dans le chargeur était réglé. Affaire classée. Le soldat Louis Antoine fut isolé, à l'écart. Des rumeurs de harcèlement circulaient et la perversité le révoltait. Il se retrouva soudain seul, comme coupé du monde, on lui retira ses armes et il fut même exempté de corvées, d'exercices, privé de tout. Lui qui priait pour le bonheur des autres et qui laissait Dieu travailler en lui, n'existait plus que pour quelques biffins haineux et avides de vengeance. Un jour, l'aumônier posa une main amicale sur son épaule. Il parlait d'une voix douce.
— Alors que Moïse visitait un des chantiers où travaillaient les esclaves hébreux, il tua un Égyptien qui persécutait l'un d'eux. Maintenant qu'il connaissait sa véritable origine et qu'il avait vu souffrir les siens, il quitta l'Égypte, indigné, révolté et gagna le pays de Madian où une nouvelle vie l'attendait, et surtout une bien étrange destinée.
— Quel rapport avec moi, mon père ?
— Fils, les desseins de l'Éternel sont impénétrables.
— Moi, je ne suis plus rien …-
— Rien chez certains dépasse de loin ce qui est déjà beaucoup chez d'autres; de tels homes n'ont pas droit à l'erreur. À la moindre faute, au moindre écart, quelque chose leur tombe dessus. Ils sont différents… Louis secoua la tête. Il en avait assez des épreuves et des voix intérieures qui le tourmentaient. Quitter l'armée était la seule priorité. Et même si la vie de soldat ne s'était pas montrée trop exigeante, l'armée prenant tout en charge rendait brutal le retour à la vie civile. Le soldat démobilisé devait tout réapprendre comme un détenu libéré sur parole, ce qui demandait de longs mois rien que pour se faire à cette idée. Hélas, les pauvres n'avaient 15 16 pas le temps de penser. Il fallait travailler dur pour manger à sa faim. Durant le voyage de retour, Louis avait profité d'un instant de répit mettre de l'ordre dans ses pensées, mais comme tout était confus, il s'en remit à Dieu pour que les voix cessent dans sa tête, ces plaintes qui se mêlaient au roulement saccadé des boggies. Le temps passa trop vite et le brouhaha des voyageurs le retira de sa torpeur. Le convoi s'époumonait indiquant qu'il entrait en gare et s'arrêta en un long grincement de ferrailles et de coups de butoirs. Certains voyageurs quittaient les banquettes pour aller s'engouffrer devant la porte. La locomotive libéra une dernière bouffée de vapeur blanche. Les gens se bousculaient sur le quai pendant que d'autres déchargeaient leur barda, sac à mains, bagages, parapluies. Le chef de gare referma quelques portières et invita le dernier voyageur à descendre, il ne se pressait pas comme les autres et ça l'intriguait. Il s'approcha discrètement de lui dès qu'il arriva sur le quai. Louis salua cet homme qui le dévisageait curieusement.
— Serais-tu un des fils Eloy de Mons, demanda l'employé, celui qui…
— Celui qui revient de l'armée, coupa le soldat en empoignant son paquetage.
Le petit village de Mons surplombait la vallée de la Meuse, son bassin houiller et ses usines qui rongeaient le paysage comme une plaie purulente. Lorsque le vent tournait, les fumerolles prenaient à la gorge. La marche était le sort des pauvres à l'époque, alors que des lignes de chemin de fer traversaient les propriétés des bourgeois insouciants. Leurs somptueuses demeures étaient construites loin des quartiers populeux, des cris des sirènes et des sonneries de puits qui rappelaient le lourd tribut de la servitude, à l'abri des poussières mortelles. Les travailleurs résignés, soumis, réduits à l'état d'automate, n'avaient pas le temps de réfléchir. Du reste, ça ne les intéressait pas. Seule comptait la production. Ils s'engouffraient dans des bâtiments sombres aux verrières encrassées, répétant inlassablement le même geste dans une chaleur étouffante, croupissant dans les poussières mortelles pour n'en ressortir que douze heures plus tard, brisés par un travail exténuant
suite dans le livre de 194 pages