Quelques extraits du livre DE CITROUILLE EN CARROSSE.

Je vous publie un court extrait du bouquin (140 pages)  que j'ai eu le plus de plaisir à écrire, me suis vraiment défoulé. Je ne le publie qu'en autoédition, pas le temps de faire du porte à porte dans la rue des éditeurs. De toutes façons, je ne suis plus dans le système depuis longtemps. 

Mais j'avais eu un bon retour des personnes qui avaient lu des extraits - des bibliothécaires aussi m'avaient conseillé de l'envoyer aux éditeurs ! C'est vrai que les personnages sont cash, directs et s'expriment et se comportent de cette façon dans un milieu où on ne balance personne, jamais. La vieille école. Il y a beaucoup d'humour et de dérision dans ce livre, car le personnage principal est projeté dans un monde inconnu, Bref, l'aventure commence et se déroule à du 100 à l'heure. Et ce n'est pas moi qui le dit mais les lecteurs. Certains trouvent qu'on pourrait en faire un film. Donc, ça partait bien d'autant que j'étais la doublure sulfureuse du personnage qui hérite d'une valise qui est en fait le déclencheur de l'histoire qui va le jeter dans le monde de la mafia où le parrain lui confie l'écriture de sa biographie.  C'est parti ! 

  C'était pas vraiment une bonne idée de demander l'avis d'un critique littéraire car il démolissait le bouquin en me reprochant les termes argotiques, s'imaginant sûrement qu'on parle la langue de Molière dans le milieu..., "C'est insoutenable, m'écrivit-il, 'ai arrêté à la 20eme page, etc, etc" Si j'avais été plus jeune avec le coeur rempli d'espoir, ce PN m'aurait carrément brisé ! Bref, je n'ai rien corrigé. 

Et franchement, j'espère avoir des retours sur votre lecture, quel qu'il soit. On a le droit de ne pas aimer. C'est plutôt la méchanceté gratuite et la petitesse qui me déboulonne. 

PREMIERES PAGES   OUVERTIRE

L'avenir d'un orphelin dépend parfois de petits fonctionnaires qui n'ont jamais connu les privations, l'isolement. La vie de ces gens est une affaire qui roule. Ils n'ont aucun retard à rattraper ni le besoin de s'inventer une histoire. 

 À peine entré au pensionnat, je ne pensais qu'à m'évader, devenir un héros, un type hors du commun, l'antithèse des hypocrites qui pensaient à ma place sans jamais me demander mon avis. Forcément, je me révoltais contre toute forme d'autorité. Je ne voulais pas qu'on m'assigne une place. Je refusais les tâches qu'on m'imposait. Finalement, on m'isola. Les jours n'en finissaient pas. Alors, je rêvais d'Edmond Dantès qui s'évadait du bagne pour devenir le comte de Monte Cristo. Je m'étais retrouvé un beau jour dans le hall d'entrée sans trop savoir pourquoi. Un filet de soleil sautillait sur la dorure des chambranles gothiques. J'étais prêt à bondir dans la rue quand une silhouette se profila dans l'embrasure. Le concierge fit entrer un homme qui avait plutôt grande allure malgré son air négligé. Feutre rejeté vers l'arrière et cigarette au coin des lèvres comme dans un polar des années cinquante. Le concierge apporta ensuite un registre et lui demanda de signer. L'homme y écrasa son mégot puis ordonna au renifleux de déguerpir. Quand il se retourna, je vis les deux longues nattes noires qui dépassaient son chapeau. Mon tuteur s'appelait Maeker. Il ressemblait à un indien des hautes plaines, un indien endimanché. On embarqua dans une vieille Plymouth décapotable rangée sur un bas-côté. L'air tiède de la rue baladait des parfums inconnus. En écoutant Maeker, je sentais que ma vie allait changer. Ses parents l'avaient abandonné chez des Tziganes de passage, sur le marchepied d'une roulotte. Le Conseil des Anciens avait délibéré longtemps parce que le cas était rare. Finalement, tous étaient tombés d'accord pour confier le bébé à un couple stérile. Le soir, les familles allumèrent un feu pour écarter les mauvais esprits. Un beau jour, Maeker embarqua pour les States avec mon père. On demandait des types fiables et pas fichés pour assurer une importante transaction. Les activités criminelles généraient des bénéfices immenses que la mafia s'efforçait de contrôler sans attirer l'attention. Hélas, il y eut une fusillade le jour de la transaction et mon père y resta. Maeker habitait une vieille bâtisse en ruine entourée d'un jardin broussailleux, le décor idéal pour un film d'épouvante, la maison de la famille Adams, mais en plus petit. La fenêtre de ma chambre donnait sur une vieille caravane où il hébergeait des clandestins. Les tarifs variaient selon le moyen de transport, les faux papiers ou les documents de voyage à falsifier. L'émigration clandestine lui rapportait plus ou moins 5000 $ par tête de pipe, ce qui lui permit de respecter les dernières volontés de mon père : m'envoyer dans une faculté  à Des Moines, dans l'Iowa, le bled de John Wayne et McDonald. Le paternel était loin de s'imaginer que la fac ne me servirait à rien. J'étais du mauvais côté. J'avais cherché en vain des points de repère, mais les gosses qui m'entouraient ne pensaient qu'à devenir directeurs ou ministres. Ils nageaient dans le champagne, la daube et pétaient dans le caviar alors que je m'apprêtais à encaisser le SMIC. Noël approchait… Christmas, la fête sacrée des inventeurs de Santa Claus… Et rebelote ! Champagne pour tout le monde… coupe de damnation éternelle pour moi à cause d'une tumeur à la gorge. La totale ! Le toubib du centre d'imagerie voulait me garder en observation, faire des prélèvements, des tests. Je ne pouvais plus fumer, ni boire, rien. Ce vicelard me filait les jetons comme s'il se nourrissait de mes tourments. Ma vie dépendait de lui. Ce qu'il ignorait, c'est que dans le fond, je n'en avais plus rien à foutre. Il m'observait curieusement mes tatouages pendant que je me déshabillais. Puis, il y eut des rires dans le couloir. 

— Bougez pas, fit-il en quittant subitement le local. Une demi-heure plus tard, toujours pas de toubib. J'avais jeté un coup d'œil. Il plaisantait avec des piques fesse. Maeker avait raconté qu'il s'était retrouvé avec un garrot suite à une blessure au surin en taule. Une heure plus tard, alors que son bras était violet sans la moindre goutte de sang, il entendit le toubib parler d'amputation. Maeker avait bondi et le sang s'est remis à circuler comme par enchantement. S'il était docilement resté sur la civière, il serait devenu manchot… 

 Je n'avais plus rien à perdre. Fallait bouger à tout prix. C'était ça ou crever sur place, un peu comme au cinéma où le fugitif réfugié dans un hôpital pour échapper à la traque enfile une blouse blanche et se fait la malle incognito. Je m'étais donc retrouvé sur la grande avenue en moins de deux. Un taxi  jaune me chopa direction l'aéroport international de Des Moines. 500 dollars l'aller simple en économique, le prix de la liberté. 13 heures de vol. Escale à Detroit Le zinc se posa dans une bourrasque de neige. Les passagers défilaient devant une hôtesse au sourire commercial figé pendant que des flics évacuaient des réfugiés basanés dans l'indifférence la plus totale. Le hall ressemblait à une ruche bourdonnante. Les voyageurs se bousculaient pour atteindre les derniers taxis. Après la cohue, il ne restait qu'un vieux tapecul aux bas de caisse rouillés sur le tarmac. Le chauffeur turc avait une sale gueule. Sitôt embarqué, j'eus droit au récit complet de ses déboires dans un sabir bariolé. Le cadet de ses rejetons risquait de mourir si on ne lui trouvait pas rapidement un foie. Une greffe, d'accord, mais pas de la barbaque de cochon ! Ma cinquantième cigarette me donna la nausée. Les guirlandes lumineuses qui se balançaient au-dessus de la route n'arrangeaient rien. Et tout ça sur un fond de musique sacrée du Kurdistan à fond les manettes. Fallait vraiment être givré pour laisser tomber mes études. Mais je me disais qu'y avait bien un poste de chroniqueur vacant quelque part, dans un journal de province où je pourrais affûter mon style vu que je me destinais à écrire la vie de Maeker. 

 Adoptez celui qui convient le mieux aux gens, disait le prof, celui qui va à l'essentiel, si Victor Hugo revenait, personne ne l'éditerait ! Je savais que des écrivains célèbres avaient débuté en couvrant des affaires criminelles. Dix minutes plus tard, l'écraseur mélomane me déposa devant la maison de Maeker. Comme il avait été blanchi par les braqueurs, je l'imaginais en train de siroter un daiquiri avec l'arrière-goût de liberté dans la bouche. Mes oreilles bourdonnaient. La vitre du tacot me renvoya l'image d'un dégonflé prématurément vieilli, une sorte de moine orthodoxe défroqué. De fines rides barraient les coins de ma bouche et me plissaient le front. Avec la chance que j'avais, je me taperais à coup sûr les désagréments du retour d'âge avec les troubles d'érection, de mictions, de libido sans parler des cathéters pulmonaires voire même d'un déambulateur. J'avais sonné à plusieurs reprises. Personne n'était venu ouvrir. Le tintamarre d'une poubelle renversée me fit sursauter et une odeur putride se répandit aussitôt. Le toxico qui émergea de la pénombre avait l'air d'un zombie. Il tenait un rat mort par la queue et semblait bien disposé à mon égard. Le vieux était chez les romanichels à la décharge municipale. Il acceptait de m'accompagner en échange de mon dernier billet de dix. Une lueur en contrebas indiquait que la tribu s'était rassemblée dans la roulotte de Pal, un vieux pote de Maeker. Des étoffes estompaient la lueur des bougies, un coupon de tulle recouvrait le miroir. Des femmes récitaient des prières d'une voix monocorde. Maeker était mort en romani, avec de la terre sous les pieds. Le repas se déroula dans un silence religieux. Les femmes ramassaient les restes pour le défunt. On évoquait des souvenirs. Je me contentais de hocher la tête, une boule en travers de la gorge. Je me revoyais en train de débusquer les niglos avec Maeker, ou de capturer les truites avec une fourchette. 

Un autre extrait page 20

Comme je déprimais, Tina m'envoya chez une de ses amies psy. C'est vrai que je cognais dans les murs en poussant des hurlements désespérés. Ça tournait vraiment pas rond. La jeune femme se débarrassa du problème en lui refilant l'adresse d'un collègue, une sorte de Groucho Marx avec des yeux exorbitants et des sourcils broussailleux. Il me donna bien quelques trucs, des éléments salvateurs, qu'il disait, comme le concept de vitalité créatrice. Y en a qui écrivent un bouquin sur leurs malheurs. La mouise, les gens aiment ça ! Surtout après une guerre ou un holocauste. C'est rentable. Pas vraiment ma tasse de thé.  Un autre concept consistait à apprendre à aimer le bled où l'on vit, y découvrir les points positifs, les exploiter, envisager la vie comme une suite d'expériences enrichissantes et positives. Après tout, j'étais pas si vieux que ça… Aux USA, la plupart des techniciens de la NASA envoyés sur la lune avaient tous passé la cinquantaine. Mais on n'était pas aux States. Par contre, le psy n'avait pas apprécié ma façon de négocier l'embauche avec un patron. 

—  Que faites-vous en cas de refus ? 

—  Et bien, je dézingue toute sa petite famille y compris les animaux domestiques, j'incendie sa maison et - il me coupa - Vous ne pouvez pas faire ce genre de chose, Monsieur Noah, vous le savez, n'est-ce pas ? 

 J'étais sidéré. Ce type se tenait les mains croisées, la tête inclinée avec affectation, attendant une réaction de ma part. Bien sûr que je plaisantais.  Bien sûr, conclut-il en lorgnant sa montre. Son visage avait repris un aspect austère. Ce gugusse était passé maître dans l'art de pomper le fric des paumés sans le moindre état d'âme. Il suffisait de voir le luxe de son cabinet sans parler de sa caisse pour s'en rendre compte. Il faisait partie des privilégiés qui bénéficient d'une combinaison génétique spéciale à moins d'avoir tout simplement le cul bordé de nouilles. 

— Vous savez quoi,  dis-je en allongeant le blé sur son bureau, j'ai l'impression d'être né du mauvais côté. Il se leva lentement et empocha mon fric. 

— Pensez-y, chuchota-t-il en m'entraînant par le coude, et nous en parlerons la semaine prochaine, d'accord ? J'avais bloqué net en plein milieu de la salle d'attente sous le regard amorphe des autres patients, de braves prolétaires défoncés au prozac l'antidépresseur à la mode. Je m'étais arrêté à hauteur d'une dame plongée dans un magazine. 

— Vous trouvez normal qu'on crève pendant que d'autres programment tranquillement leur réussite ? C'est vrai, quoi ! La vie de ces cons est une affaire qui roule, avais je repris en insistant, vous ne trouvez pas ça injuste ? Elle ne releva même pas la tête. Personne ne broncha. De vrais junkies. Un cageot de légumes… Pire que les cinglés du film « Vol au-dessus d'un nid de coucous » Le psy se tenait dans un coin, immobile avec l'air de dire : "Non seulement ils ne peuvent pas vous comprendre, Monsieur Noah, mais ils ne le veulent pas. La réalité les effraye, et moi je les rassure."   J'avais secoué la tête. Il faut le prendre comme un jeu, dit-il, vous comprenez ? Tu parles d'un jeu ! La stratégie du joueur dépend surtout des coups de l'adversaire, en l'occurrence, moi. Et comme je n'avais pas les bonnes cartes, ce blablateur garant de l'ordre social allait me plumer légalement comme un vulgaire impôt sur le revenu. Ce jeu-là n'en valait vraiment pas la chandelle. J'avais refermé la porte comme on referme un livre sur une histoire terminée. Un psy vous conseillera de ne pas vous laisser exploiter par la réalité, de modifier votre attitude, votre approche. 

Suivez le courant, qu'ils disent, vous ne percevez pas la réalité en ce moment, mais ça viendra, vous verrez ! Trop penser vous empêche de vivre pleinement… et plein d'autres âneries du même genre. Ils nous enseignent le grand art de ne plus laisser penser les autres à notre place justement parce qu'ils se chargent de les remplacer en nous donnant l'impression d'être redevenus nous-mêmes. Ils vont même nous aider à construire un substrat de liberté à coups de rendez-vous hebdomadaires. Et je ne parle pas des prescriptions d'antipsychotiques. Un légume ou une plante s'acclimate à tout. Au mieux, soit ce dingue nous fout légalement le nez dans la moquette, soit il nous transforme en dépressif catatonique. Sa seule et unique mission consiste à vous faciliter le retour vers une vie sociale normale ce qui équivaut à vous empêcher de troubler l'ordre des choses. Votre psy est chargé de maintenir l'harmonie entre vous et la société. La vie est belle pour ceux qui tirent les ficelles, disait Maeker ! 



 L'ambiance était morose à la maison. On vivotait, repliés sur nous-mêmes, désertant la plage, les restaurants. On n'allait même plus dans le patio qui surplombait la mer. Les courses en ville prenaient des allures de corvées. 

PAGE 52

Le complet Armani de Marpone embaumait l'eau de toilette JaÏpur de Boucheron à 150 euros le flacon, la classe à l'état pur. C'est clair, si un Bon Dieu existait, je me trouvais dans son église et j'étais prêt à y vendre mon âme. Mon fils Jo allait se marier et je n'avais rien d'autre à lui refiler qu'un vieux service de porcelaine tout ébréché dont on ne se servirait même pas comme pot de chambre. C'était plus fort que moi. J'étais en roue libre. Je voyais déjà les limousines noires défiler sous les regards admiratifs et Jo se pavaner dans un smoking taillé sur mesure avec des pompes en croco. Une fourrure signée Dolce Gabbana enveloppait Maria. Tina portait une veste Givenchy, un large chapeau ridicule et une cape Hermès. Des portes allaient s'ouvrir, c'est sûr. En attendant, valait mieux être bien avec Marpone. Un rien pouvait le pousser à des excès d'une violence incontrôlable. Depuis la panne de la surveillance automatique du casino, il me lançait des regards suspicieux. Ça me mettait mal à l'aise. La vie s'était montrée clémente pour le hotu. Il avait tout, gloire, fortune, puissance, deux Rolls et baisait des châssis de première dans les palaces. Les grands de ce monde l'invitaient à des fêtes somptueuses …Plus il méprisait le gratin local, plus il lui léchait le cul. Marpone pétait de santé en dépit des macchabs qui se promenaient dans sa conscience. Il avait écouté mes doléances avec un air de compassion, bien calé dans son fauteuil directorial en cuir rouge. Un nuage de fumée planait dans la pièce et me rappelait le bureau du directeur de pensionnat avant que Maeker rapplique. 

— Tony m'a dit que vous êtes écrivain. Vous n'avez plus la cote ? 

 J'étais embarrassé. 

 —  Pourquoi ne pas vous dénicher un job normal, Noah ? 

—Y a plus rien de normal pour moi, monsieur Marpone ! 

— On demande des gardiens de nuit au Savoy, le directeur du palace est un pote, ça vous intéresse ? 

— Vous n'avez personne à tuer, là, tout de suite ?

 — Bien sûr, mais vous n'êtes pas pharmacien. L'époque de Capone est terminée, cher ami. On ne règle plus ses comptes à coups de mitraillette - Marpone claqua des doigts – une simple goutte dans votre café et basta. 

 Tout à coup, les moniteurs se rallumèrent et les caméras de surveillance reprirent leur ballet. Bziiiiit. L'œil collé au plafond nous aligna. Un frisson me glaça le dos. Le primate hominidé au regard d'Épagneul, sur l'écran, juste près du lampadaire, c'était moi. Marpone zooma ensuite sur un bar où deux individus taillaient le bout de gras. Le plus balaise des deux ressemblait à un pitbull jaune, le torse moulé dans un tee-shirt avec des bras bodybuildés tatoués comme un polynésien. Il ressemblait à Killer, le dogue des cartoons de Tom and Jerry.  

— Le givré à côté, fit Marpone en me montrant une tarlouze maquillée à la truelle, je l'ai vu émasculer un type avec ses dents pendant que l'autre filmait la scène. Ce connard vend les snuff movies trois cent mille euros la pièce à des amateurs d'obscénités. Marpone marqua une pause et posa sur moi un regard de statue. 

—  J'ai déjà un directeur de salle, reprit-il quelques instants plus tard, je vous vois mal en croupier. Vous méritez mieux que ces bourricots. C'est vrai que le braquage n'était pas la spécialité d'un baluchonneur qui rate les pipes en craie dans un tir forain. Je me serais fait serrer rapidos et la taule m'aurait transformé en gagneuse maquée par un gus de cent cinquante kilos. Les tôlards n'en étaient plus à la branlette depuis longtemps. 

—  Imaginez-vous en train de ramasser votre boule de savon dans les douches, fit Marpone. Il balaya l'air du tranchant de la main et enchaîna sur les personnages historiques et les grands de ce monde qui font l'histoire. Je ne comprenais pas les raisons de ce délire, surtout chez un parrain de la pègre qui contrôlait le syndicat des camionneurs. 

— C'est mon nom gravé dans la mémoire du peuple que je veux, ce genre de truc, vous voyez ? 

— Pourquoi n'appelez-vous pas Cecil B. DeMille, avais-je plaisanté. La bourde ! Il happa un carnet au passage Comment expliquer à cet âne que le créateur des Dix Commandements et de Samson et Dalila bouffait les pissenlits par la racine depuis plus d'un demi-siècle ! Marpone me dévisageait curieusement en tirant des bouffées sur son cigare. 

— Alors, reprit-il. -C'est que…euh…DeMille est mort, monsieur Marpone. Il piqua un phare et lâcha un gros mot. Le seul homme de lettres que connaissait Marpone était le facteur.     Puis il se ressaisit et fit glisser un attaché-case vers moi jusqu'au milieu de la table. J'avais l'impression d'être devenu important. Non seulement Marpone me faisait des confidences sur la cosa nostra, mais il acceptait de se porter garant de ma personne. À moi de ne pas le décevoir. J'étais abasourdi. Il avait même connu Maeker, mon père, et Tony… La mallette contenait sûrement du pognon à livrer quelque part à quelqu'un. C'était trop beau pour être vrai. Le parrain m'observait d'un air énigmatique en mordillant son cigare. Il avança l'attaché-case de façon à le placer sur la table à égale distance entre nous. Dès que je poserai la main dessus, le démon se mettrait à mon service en échange de mon âme. 

— Votre confiance me touche, Noah, admit-il, la main sur le cœur. Je le questionnais du regard. 

— Ben oui, quoi, accepter un marché sans condition, c'est du jamais vu, surtout qu'en posant la main sur la poignée, vous ne pouviez plus faire marche arrière. Vous le saviez, n'est-ce pas ? 

— Bien sûr, avais-je menti. 

— Vous êtes un type bien, dit-il en retirant un Walter PPK 7,65 court de sa poche. C'est pour vous. Rien à voir avec votre pistolet à eau. Demain, vous irez voir Herdel à la Banque du Commerce. Je regardais l'arme d'un air horrifié qui amusa Marpone. 

—  Pas pour le buter, Noah, pour affaire. 

 C'était le moment de lui parler de mes autres projets. 

— À propos d'affaire, Monsieur Marpone, étais-je parvenu à dire, le vol des cartes magnétiques en travers de la gorge, j'ai besoin d'un petit conseil, là, tout de suite. Je m'étais fait écrémer et ça le rassurait. J'étais redevable. Un flambeur augmente toujours ses mises. Marpone le savait. C'est grâce à ces gogos que les dollars coulaient à flots. Sa devise : faire du blé ! J'étais d'accord. Alors il me tuyauta sur la meilleure façon de régler l'affaire en me débarrassant des emmerdeurs. Et comme les cibles se trouvaient toutes à la même place, il fallait du matos spécial pour les dézinguer toutes en même temps. J'avais qu'à demander. Bingo ! L'entretien terminé, un sbire aussi massif qu'un coffre fort m'escorta ensuite jusqu'à la sortie. Il marchait d'un pas lourd comme Terminator. Arrivé devant la porte, il me rendit mes papiers et me confia une arme à son tour. 

—  H…hon…ff..fou agnez heugnin gnun, éructa-t-il en me proposant un flingue. Comme je ne réagissais pas, la gueule cassée me balança un regard de bête furieuse qui vira soudain au violet, signe qu'un orage allait éclater. Marpone vint à la rescousse et s'interposa entre nous comme un dompteur de cirque. -

— Acceptez, grommela-t-il entre ses dents pendant que l'animal regagnait son poste. Depuis qu'un pruneau lui a arraché une partie de la théière, cet idiot est imprévisible. Le visage de Musclor se décrispa dès qu'il me vit empocher le flingue. Il me remercia par un borborygme de tuyauterie en déclenchant l'ouverture de la porte blindée. Il faisait presque nuit, le vent balayait la rue, envoyant des détritus rouler dans le caniveau. Les premières gouttes tombèrent J'avais déposé l'attaché-case de Marpone sur la banquette, le Walter dans le vide poche et le GP du monstre dans ma ceinture, comme dans les polars. C'est sûr, le meurtre est le plus vieux métier du monde. Les putes ne venaient qu'en second lieu, pour faire le ménage, mentir aux flics et donner un dernier moment de plaisir au malfrat avant de l'aider à prendre la poudre d'escampette. 

 Cette histoire de gaudriole ajoutée aux effets de l'alcool et aux battements réguliers des essuies glace m'engourdissait le cerveau. Et comme la soufflerie ne fonctionnait plus, j'avais abaissé la vitre. Ce pays ne me rappelait que de mauvais souvenirs, comme ces gens hostiles qui lançaient des pierres dès que les premières roulottes entraient dans les villages,  sans parler de l'eau des fontaines qu'on nous interdisait de boire et les descentes de police, les humiliations, les provocations, l'injustice. Quelques minutes plus tard, la Plymouth s'embourba dans un accotement. Un motard de la police routière s'arrêta juste dans le faisceau des phares. Son gyrophare donnait à la scène un aspect étrange. 

— Faut pas rester là, aboya-t-il en braquant sa torche. 

 Je m'étais garé trois cents mètres plus loin devant un caboulot pour routiers. Le taulier ronchonna en me voyant entrer. Il continua d'essuyer des verres pendant que la serveuse gardait les yeux rivés sur la télé qui surplombait le zinc. J'étais le dernier client, celui qui ne bouffe pas vite assez et qu'on rêve de jeter dehors. J'avais commandé un café et une portion de tarte aux pommes. La serveuse épousseta des miettes d'un revers de la main puis déposa un jus de chapeau et une croûte  garnie de compote sur la table. Comme je la trouvais un peu pâlotte, elle se pencha dessus et grommela : « Tu veux peut-être que j'te l' mette en couleur ? 

 Pas vraiment le genre à faire des phrases. J'étais dévasté. Et dire que je croyais que l'indifférence était la maladie des gens cultivés… La sonnerie du mobile me sauva la mise. L'entauleuse encaissa et retourna au comptoir en traînant les savates. C'était Tony. Il ne voulait pas avoir ma mort sur la conscience. 

— Tout va bien, avais-je répondu  Le truc plus dans mes cordes que renfermait l'attaché-case, c' était le toilettage des mémoires de Marpone, une rame format A4. L'histoire de ma vie : l'écrivain bidon transformé en écrivain fantôme. Tony raccrocha, rassuré. J'étais maudit, ensorcelé. Belzébuth bottait le cul au Bon Dieu et moi, je me trouvais entre les deux…Je roulais comme un automate avec le feed-back de Marpone en boucle dans ma tête. Ce con avait transformé un coin de son bureau en baisodrome style Louis XV. J'imaginais les favorites en train de déguster un pâté de gardon à la Moelle arrosé d'un Château St Pierre avant de passer à la casserole. Après le zizipanpan, elles quittaient le Parc aux Cerfs en s'ébrouant, le menton irrité et les yeux injectés sous le regard complice des videurs. 

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