Premières pages du roman LA LIGUE
Pour information, on ne parle pas la langue de Molière dans ce milieu, désolé, ce n'est pas vraiment un livre de poésie mais celui d'une aventure incroyablement véridique dont on ne sort pas indemne, je vous ai prévenu. Ceci étant, vous ne craignez rien. Du mois pas plus que lorsque les balles sifflent dans un film où qu'il pleut des petits obus, et vous ne respirez pas non plus la poussière que soulèvent la cavalerie en arrivant trop tard.

Je m'appelle Yorge, c'est le nom sur mon faux passeport. Je ne m'y fais pas, mais on n'a pas toujours le choix. Même pas moi. Je suis donc Yorge que ça me plaise ou non.
Mon parcours ne pouvait que devenir atypique, sans très bien savoir de quoi il s'agit. Je n'étais pas vraiment identifiable, et encore moins identifié. Cette différence prend sa source dans les gènes et ensuite dans les connexions neuronales qui déterminent une personnalité, et si elle ne cadre pas dans le paysage, c'est foutu, Il suffit que quelques futés décèlent l'anomalie.
J'avais déjà vécu les mêmes expériences que vous, ce patron qui tolère que ses larbins vous harcèlent, vous espionnent, vous critiquent, vous humilient, votre belle-mère qui vous critique partout, vos employés qui sont le plus souvent des lèche culs incapables qui vous font perdre à la fois du temps , de l'énergie et de l'argent et l'estime de vos clients, un réseau de pervers qui essaie de vous pourrir la vie sur Internet, votre voisin qui est un gros con et qui ne cesse de vous agresser pour des herbes mal coupées, des branches qui dépassent, pour votre chien qui aboie, le chat qui miaule, la télé qui va toujours trop fort, votre conjoint qui vous harcèle pour des peccadilles, vous vole, vous ment, vous trompe, vos enfants qui n'en font qu'à leur tête et vous flanquent des doigts d'honneur et des signes cornus en pleine poire, l'épicerie du coin qui vous refile ses rossignols au prix fort, votre médecin qui vous propose « le geste chirurgical » pour un mal de gorge, vous vous tapez en permanence des psychopathes potentiels, des personnes toxiques, agressives, plaintives, sarcastiques, des manipulateurs, grossiers, jaloux, vos parents sont soit surprotecteurs ou carrément démissionnaires, vos copains d'école vous mènent la vie dure, les profs se moquent de vous, on vous agresse dans la rue, au bistrot, au cinéma, un salopard dépose ses panards puants sur votre dossier en bouffant des chips, le gouvernement vous place systématiquement en face du fait accompli en vous pompant du fric, les politiciens ne cessent de vous répéter qu'il fait froid en hiver, chaud en été et que la pluie mouille, les appareils que vous achetez dysfonctionnent à tout berzingue après deux mois, six jours, six heures six minutes, le système vous fait la nique, vous formate, vous êtes en dissonance cognitive perpétuelle, face à des doubles contraintes permanentes, partout vous voyez des chiens agitant la queue en montrant leurs crocs à 5000 euros, on vous vole vos biens, votre auto, moto, bicyclette, cannes à pêches, tondeuse à gazon, outils de jardins, on détourne votre fric, on s'introduit de force chez vous et la juridiction vous fout en taule si vous vous défendez, votre banque vous colle des huissiers au cul en cas de retard de paiement, même Internet vous pollue la vie en permanence, oncle Picsou est partout, dans tout, et quand vous osez vous plaindre, vous rebeller, on vous met à l'écart, banni, ostracisé, les hérétiques vous répondent ce qu'ils disaient déjà au Gaulois lorsqu'ils ont envahi leurs terre et aux indiens d'Amérique qui refusaient de "toucher la plume" pour se faire exploiter, voler, arnaquer : c'est la loi et vous devez la respecter, sinon… Oui, bien sûr qu'il existe des solutions, même mon fils de quatorze ans a compris que la meilleure solution est d'acheter une parcelle de terrain dans une autre galaxie et de découvrir enfin le véritable sens des mots « civilisé » et "liberté", mais à quel prix !
Alors forcément, on se révolte, et c'est là qu'on tombe dans le piège et qu'on se fait cueillir.
Les gens friqués sont souvent au-dessus des lois, certains peuvent tout se permettre, même violer des petits enfants qu'ils volent dans les milieux défavorisés sachant que ces pauvres n'auront ni la force ni l'audace de se dresser contre le système, tout simplement parce qu'ils n'en ont pas les moyens, alors que d'autres les prostituent ou les vendent carrément aux pervers.
Le monde est en guerre depuis que l'homme revêtu d'une peau de bête a ramassé un gourdin sur le sol pour ensuite frapper les autres qui se sont soumis à a tyrannie.
Quand le Boeing 747 de la Eastern Airline me largua sur le tarmac de l'aéroport de Bruxelles, c'est sur la plaine de Little Big Horn que je débarquais, quelques instants après le massacre. J'allais pourtant consacrer mes derniers atomes d'énergie à faire bonne figure, à faire semblant, à jouer les faux culs, les fayots pour passer inaperçu, m'intégrer, infiltrer, une comédie épuisante, On me payait pour cela. c'est fou comme ça marchait ! J'avais pourtant un talon d'Achille, mon fils Mos, né d'un premier mariage, et avec qui je partageais ce côté hors norme. On était tous les deux barrés à l'Ouest comme ils disent ici pour qualifier les gusses qui ne ressemblent pas aux autres, ceux qu'on montre du doigt en disant « Hè, t'as vu ce type, il est bizarre, non?». Pire que ça encore, si tu savais !
Mes longs cheveux noirs et mon teint basané hérités de mon père n'inspiraient pas vraiment confiance; et encore moins la ceinture de pièces d'argent avec une boucle en or massif.
Les histoires de mon grand-père qui était jadis un indien des hautes plaines, tournaient en boucle dans ma tête, ça se passait avant que les colons blancs ne les chassent de leurs terres, il les tenait de son grand père qui avait combattu aux côtés de Sitting Bull avant de mourir dans une réserve Crees du Canada, tué d'une balle dans le dos par un des siens en tunique bleue. Mon père avait gardé son vieux six coups enveloppé dans un lambeau de chiffon troué qui était à l'origine une chemise sacrée censée le protéger des balles, et quelques artefacts qui valaient sûrement une petite fortune, mais dont il ne s'était jamais séparé. C'était son héritage, devenu le mien. Je les sortais parfois du carton et je soupesais le revolver, un Smith & Wesson calibre 44 fabriqué en 1872 à raison de 8.000 exemplaires, il avait une valeur de plus ou moins 6000 dollars malgré ses quelques légères piqûres sur le canon et le barillet. Il y avait aussi une boite jaunies de 20 cartouches calibre 35 Winchester. Ces reliques me réconfortaient. J'aimais les toucher, les sentir quand j'étais seul dans la chambre, un peu comme le curé prend soin des objets du culte après la messe dominicale.
Mon père quitta ce monde alors que je venais d'avoir quinze ans. Je ne sais comment je m'étais retrouvé dans une famille aisée de Bruxelles censée me donner une parfaite éducation bourgeoise, mais je n'aimais pas ce couple maniéré qui occupait la plus spacieuse villa d'un quartier résidentiel protégé. Mes nouveaux parents étaient de riches négociants en oeuvres d'art. Ce père adoptif avait le type nordique, un aryen blond aux yeux bleus avec un teint bistre, une taille moyenne, saucissonné dans un deux pièces taillé sur mesure qu'il ne semblait jamais quitter, toujours tiré à quatre épingles avec l'air supérieur des parvenus. Il provenait d'une famille allemande dont le père avait fait fortune durant la Seconde Guerre mondiale en collaborant avec des nazis. Je sais, ça fait cliché, mais c'est la réalité. Et c'était même assez courant. Son épouse ans le rôle de "ma mère" dont la beauté sauvage rappelait une aristocrate italienne de la belle époque et dont on ne savait que peu de chose, s'appelait Rita. Ca ne s'invente pas.
L'aryen participait à toutes les expos et autres manifestations de l'art contemporain afin de présenter les plus grosses offenses à l'art noble, les plus grosses provocations censées blanchir des centaines de millions de dollars en faisant passer ces daubes pour des pièces maîtresses de collections internationales cotées en bourse, Il s'occupait de la sécurité et des assurances, ce qui exigeait une parfaite expérience et connaissance des marchés. Son antre était truffé de systèmes d'alarme destinés à protéger les sculptures, tapisseries, livres anciens, tableaux de maître, etc. En fait, je n'étais pas le seul enfant de la famille, mes frères et sœurs pendaient un peu partout sur les murs comme des trophées prisonniers d'un cadre en dorure qu'une bonniche dépoussiérait régulièrement à l'aide d'un plumeau ridicule...
Les étrangers qui leur rendaient visite trouvaient que j'étais unique au sens noble du terme, pas vraiment un ado comme les autres au grand dam de mes parents adoptifs qui voyaient plutôt ces qualités comme des anomalies, voire une malédiction.
Qu'auraient-ils fait en découvrant que je taillais le bout de gras avec un arbre du jardin alors que j'avais quatre ans, ensuite avec une pie qui venait me rendre visite dans le jardin chaque après-midi, et que je refusais de manger de la viande. Personne ne me pardonna ma différence, alors que je n'y pouvais rien. C'était pourtant courant chez les indiens. On dit souvent des enfants spéciaux que les muses se sont penchées sur leur couffin, mais dans mon cas il s'agissait d'une fée obèse qui avait traversé le plafond pour s'écrabouiller sur moi en poussant un cri rauque d'animal blessé suivi d'un juron. A partir de ce jour fatidique, mon cerveau s'était mis à clignoter comme un flipper.
Le phénomène était d'autant plus troublant que j'étais bien proportionné, grand, le teint basané mais avec un léger reflet tirant sur le violet. Je tenais les yeux bleus de ma vraie mère, morte peu après ma naissance. Adolescent, j'ignorais que le fait d'être doté d'une grâce naturelle pour un adolescent dénotait avec les autres morveux qui cherchaient à me le faire regretter. J'avais ma propre personnalité, disait-on, et une intelligence nettement au-dessus de la moyenne, mais mon hyper sensibilité n'arrangeait pas les choses. J'étais devenu capable de deviner les pensées les plus secrètes de mon entourage démasquant aussi les cabales et les mensonges, un cocktail amer qui me mettaient souvent très en colère. Ma révolte grandissait à mesure que je prenais conscience qu'on me punissait pour des fautes que je n'avais jamais commises. Le fait d'être né différent des autres, avec en plus du sang indien qui coulait dans mes veines, donnait à ma vie une tournure assez négative, avec en guise de cerise sur le gâteau, une certaine naïveté qui me prédisposait à parler de mes perceptions, ce qui provoquant un malaise moral.
Ce rejet m'avait révolté à un tel point que je priais chaque soir leur Dieu afin de ne pas ressembler aux autres, parce que leur âme était noire, et de nouveau, ces propos dans la bouche d'un enfant risquaient de me faire passer pour un hérétique, ou pire encore, pour un malade mental. Alors je me réfugiais dans mon monde et aussi bizarrement que cela paraisse, j'y étais rarement seul. Je ne parlais désormais qu'avec les fleurs, les arbres, avec les animaux, même les rats s'approchaient sans crainte, des oiseaux se montraient dans les arbres du jardin, un renard apparaissait furtivement comme pour me saluer. Ils me rassuraient. Je les comprenais et tous venaient vers moi, parce qu'ils sentaient que je refusais de les manger, ce qui me valait des punitions et des privations de soi-disant divertissements qui ne m'intéressaient de toute façon pas. Mais je tenais bon. Bref, je n'étais pas comme les autres et ce péché méritait une punition. J'entendais parfois mes parents adoptifs chuchoter à distance à propos de ma dyspraxie, une difficulté passagère que les enseignants interprétaient comme un handicap nécessitant une thérapie et des neuroleptiques.
Ce comportement stupide m'effrayait. De plus, j'étais malhabile lorsqu'il s'agissait de faire des corvées. Seuls les arts m'intéressaient, les armes et les encyclopédies, ainsi que les nouvelles expériences. J'étais devenu à la fois porcelaine dans un magasin d'éléphant de porcelaine zombifiée.
Les autres se détournaient de moi, je dérangeais, provoquant inconsciemment ce fichu malaise moral, de la jalousie, une remise en question, une prise de conscience qui mettaient le plus souvent les gens ordinaires très mal à l'aise.
Imaginez-moi âgé de sept ans en train d'exhiber fièrement le cinquantième schéma de la matinée à mes parents qui jetaient un rapide coup œil sans trop se formaliser, ce qui m'agaçait. C'est vrai que je leur en montrais tous les jours.
— Oui, euh… ok, montre-moi… alors, voyons voir, c'est… une boite… avec un visage, c'est ça ?
— Non, c'est une télé couleur en quatre dimensions !
Le soir venu, l'aryen attira ma belle-mère à l'écart et lui confia son inquiétude à voix basse parce que je dormais parfois dans la pièce à côté, et me réveillais en pleine nuit pour poser des questions bizarres. Les parents ne parvenaient pas à concevoir l'idée que les enfants ont une potentialité naturellement activée dans le cerveau. En fait, ça les effrayait autant que le questionnement permanent les agaçait puisqu'ils étaient incapables d'y répondre, donc je ne pouvais qu'être un malade mental, il suffisait de me comparer aux autres pour en être convaincu. Les autres enfants ne démontent pas les réveils pour voir comment ils fonctionnent, ni les meubles pour les améliorer et ne corrigent pas les tableaux exposés sur les murs, n'opèrent pas les télés, bref, les autres enfants sont "normaux" , eux ! Bref, ce n'était pas normal de dessiner tout le temps, de m'intéresser à la nature, de vouloir être seul et de me passionner pour la musique et en plus très paradoxal d'aimer les armes
— La dernière fois que je l'ai emmené au foot, disait mon père, on avait les meilleures places, juste devant le terrain, mais il n'arrêtait pas de promener un regard inquiet sur les gradins d'en haut. Je lui avais demandé ce qu'il était encore en train de faire : « Imagine qu'un type balance une canette de bière et qu'on se la prenne sur la tête! »
Les années passèrent.
Je ne faisais rien de bon à l'école. Le ras-le-bol parental débordait. Je devenais de plus en plus méfiant, révolté, indigné, je me battais souvent, assez violemment. J'espionnais les gens, ne ratant rien de leurs petites confidences à mon sujet, car le phénomène s'aggravait avec l'âge et la mort de mon père biologique n'avait fait que booster ma révolte, j'en voulais au monde entier
— Et si nous le placions en internat, lâcha un jour mon visage pâle de père adoptif, ils le recadreraient pour le compte… ou dans un institut pour autistes, on a les moyens.
Son épouse acquiesça d'un signe de tête.
— Ben oui, quoi, renchérit le digne fis d'Himmler, il est temps qu'il devienne comme les autres et qu'il accepte de vivre avec eux, non ? De quoi aurions-nous l'air s'il en allait autrement? Ils nous l'ont tout de même confié pour l'éduquer, non ? S'il n'est pas comme les autres, il est normal de le soigner.
— Ce serait une bonne chose, fit son épouse, et puis il recevrait une bonne éducation dans cette école privée.
— Alors, c'est décidé, nous le placerons à Sainte-Geneviève !
— Je te signale, Gustav, que c'est une école catholique et que je le vois mal se mettre à genoux quatre fois par jour pour réciter des prières et faire des révérences et des génuflexions chez les bonnes sœurs…
— Il faudra bien qu'il se soumette, après tout, cette école jouit d'une excellente réputation.
— Oui, mais – elle se tordait les mains en prenant un air inquiet - es tu sûr que…
— Taratata, fit l'aryen en balayant l'air de la main, fais-moi confiance, je suis son père adoptif après tout.
Les lèvres de Rita se déformèrent en rictus.
— Je sais parfaitement ce qui convient à ce sauvageon, reprit-il, tu verras ! Demain, je donne un coup de fil au proviseur et c'est dans la poche !
Je bondis de ma cachette sitôt que mes faux parents quittèrent la pièce pour se rendre dans le living room. J'avais pris l'habitude de me planquer dans le grand placard pour espionner les moindres faits et gestes au travers un trou foré dans la cloison, je consignais soigneusement tous les détails dans un carnet, histoire de ne rien oublier de ce que les terriens sont capables de faire. Ils n'étaient pas mauvais au départ, mais l'enveloppe était vide, sans âme ni conscience, des sacs conformes.
Ma décision me semblait la plus sage de toutes : foutre le camp le plus vite possible.
J'avais aussitôt bourré un sac de mes vêtements préférés, l'héritage de mon père, quelques friandises, un peu d'argent de poche volé à l'aryen, que 'avais planqué sous le lit. Je redescendis comme si de rien n'était. Ils ne s'étonnèrent même pas de me voir remonter fissa dans ma chambre plus tôt que d'habitude. Ils échangèrent simplement un regard complice.
— Bonne nuit, Einstein, plaisanta Himmler, sans déplier son journal grand ouvert devant son visage.
Je m'étais contenté d'une moue en guise de réponse sans qu'il voit le doigt d'honneur dressé à son intention.
J'attendis une heure avant de balancer le sac par la fenêtre qui donnait sur le toit d'un appentis, ensuite je m'étais laissé glisser le long de la gouttière pour me retrouver dans le jardin. Il ne restait plus qu'a escalader le grillage de quatre mètres qui entourait la propriété pour être libre.
A peine avais-je posé le pied sur le trottoir qu'une voiture garée à proximité fit des appels de phare.
Le chauffeur abaissa la vitre et me fit un signe. C'était un type balaise, crâne rasé comme un Marine, torse moulé dans un tee-shirt avec des bras bodybuildés tatoués comme un polynésien. Il ressemblait à Killer, le dogue des cartoons de Tom and Jerry.
— Approche, fiston, n'aie pas peur !
Peur ? Ce type me prenait pour un con. Si j'avais peur, jamais je ne me serais échappé de cette cage dorée. Je n'avais pas peur, j'étais méfiant, sans plus, et très en colère.
J'avais pourtant jeté un regard inquiet vers la maison. Tout était normal. Les vieux regardaient l'écran géant de la télé.
J'avais même prié Dieu pour que cet imbécile ne klaxonne pas, ce qui aurait attiré l'attention.
Je m'étais approché de la voiture en gardant mes distances, comme un animal aux abois.
— Tu t'appelles Arthur, fit l'ombre derrière le volant, et tu prends le large, parce que ton père adoptif est un sale con, pas vrai ?
J'étais scié, bouche bée.
— Embarque !
— Je ne m'appelle pas Arthur, c'est le nom que ces gens m'ont donné.
— Ok, mais entre quand même, bon sang ! Tu veux que ton paternel en carton-pâte rapplique pour t'enfermer dans une boite à curés à mille bornes d'ici ?
J'avais embarqué sans me poser de question, en état second, en gardant mon sac sur les genoux. La voiture démarra.
— Arthur – il grommelait, comme s'il se parlait à lui-même - c'est vrai que… Koestler, l'écrivain s'appelait Arthur, comme Einstein
— Einstein s'appelait Albert !
— Ah ? Mais on s'en fout, pas vrai ?
— Sauf que m'appeler Arthur, c'est de la cruauté mentale !
— pas le prendre comme ça, fiston, c'est mieux que Gonzague…
Mon libérateur était l'antithèse du despote aryen, austère, guindé et raide, il arborait le sourire rassurant des personnes sûres d'elles-mêmes, relax, tirant des bouffées sur un cigare cubain qui empuantissait la voiture et qui m'obligea de garder un mouchoir devant ma bouche malgré la fenêtre ouverte.
— Tu ne sais pas qui je suis, mais je te connais depuis longtemps, ta maman adoptive me parle souvent de toi, disons que je suis... ton oncle, ok ?
— Je n'ai pas d'oncle, répondis-je du tac au tac, arrêtez de me prendre pour une bille, je sais tout, vous êtes son amant et je m'en fous ! Et maintenant, si vous pouviez arrêter de m'enfumer, ce serait bien !
Un silence s'installa. La voiture avalait le bitume.
— Je veux savoir où vous m'emmenez, sinon je saute !
La voiture bloqua sur place.
Le type me fixa droit dans les yeux, comme un hypnotiseur.
— Relax, fiston, tu dois me faire confiance, sinon je peux te ramener dans ton camp de concentration, sans problème, c'est toi qui décides.
— Ok, roulez, et arrêtez de m'appeler « fiston » s'il vous plait.
— J'ai fait exactement la même chose que toi, sauf que j'étais un peu plus vieux…tu dois avoir dix-sept ans, c'est ça? Figures-toi qu'à cette époque, je venais de rencontrer une superbe jeune femme et…
Je m'étais endormi.
Il me réveilla une heure plus tard dans un vieux port. Le moteur ronronnait paisiblement. Une silhouette se détachait du couchant comme une ombre chinoise puis les phares dévoilèrent un officier de la marine marchande qui attendait devant le môle. Le vent soufflait en bourrasque. Mon chauffeur quitta le véhicule et alla à sa rencontre. L'officier jetait par moment un coup d'œil vers la voiture avec l'air de dire en hochant la tête : « Pas de problème, j'ai compris », puis il empocha une liasse de billets. En fait, j'appris plus tard que le gradé demanda à son interlocuteur si je ferais une bonne recrue, si j'étais fiable et quelques autres questions censés justifier tout ce ram dam qu'on ne voit qu'au cinéma. Ce que je pensais être une liasse de billets étaient des fiches de renseignement à mon sujet destinées à être encodées. J'ignorais que j'étais devenu un indien qu'on exfiltrait d'une réserve pour l'infiltrer dans une autre afin de commencer mon stage.
Le chauffeur rappliqua aussitôt, rentra précipitamment dans la voiture, fit une manœuvre et quitta le quai.
-Que se passe-t-il, ai-je demandé, on ne prend pas le bateau ? [...]